Arrival : symboles, langage et astrologie

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‘il est des réalisateurs qui savent manier le suspense comme personne, Denis Villeneuve est de ceux-là. En attendant la sortie au cinéma de son dernier film, le très attendu Blade Runner 2049, pourquoi ne pas revoir Arrival (Premier Contact en français) son précédent film sorti en 2016 dans lequel, déjà, il détournait les codes de la science-fiction et les sublimait. Car au-delà du choc esthétique que ne manque pas de susciter le moindre film de Denis Villeneuve, force est de constater, depuis Enemy tout du moins, qu’il s’y distille également un langage symbolique très élaboré. Et dans Arrival, les symboles fournissent un support de réflexion idéal sur le propos astrologique.

Il va de soi que vous devriez avoir vu le film avant de lire la suite de cet article. Si vous piétinez d’impatience devant des films lents, psychologiques, contemplatifs et introspectifs, mieux vaut passer votre chemin ! Mais lisez quand même l’article ; après tout, je vais surtout parler de symboles, d’astrologie, de son matériau, de son fonctionnement, de ses implications philosophiques et éthiques. Réfléchi, très esthétique, centré sur la communication et l’entente entre les hommes, Arrival est un film éminemment « Balance ». Quoi de surprenant quand on sait que Denis Villeneuve a le Soleil, la Lune et le NS en Balance dans son thème natal ?

12 vaisseaux en lévitation, 12 signes du zodiaque

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e film
: 12 vaisseaux extra-terrestres apparaissent un jour sur Terre, en lévitation à quelques mètres du sol, sans émettre le moindre signe d’activité. En état d’alerte maximale, les humains entreprennent alors de trouver un moyen de communiquer avec eux, afin de déterminer leur intention. La répartition des 12 vaisseaux déroutent les analystes des armées qui peinent à trouver un dénominateur commun : leur emplacement semble extravagant, positionnés en plein cœur des villes, au milieu de l’océan, au-dessus de vastes plaines, dans des pays faibles ou puissants. Néanmoins, bien que très éloignés les uns des autres, les vaisseaux communiquent entre eux. D’ailleurs, les humains vont découvrir que chaque vaisseau ne fournit que 1/12 ème du message que les extra-terrestres s’apprêtent à transmettre aux humains. Pour savoir ce que les extra-terrestres ont à offrir, les humains doivent donc mettre leur méfiance de côté, coopérer entre eux et mettre en commun les informations qu’ils possèdent.

 

 

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‘astrologie : Le nombre 12 est, dans notre culture, un nombre chargé de symboles. Les mésopotamiens en premier ont utilisé un système de calcul duodécimal (à base 12) pour les avantages mathématiques qu’il fournissait. (Notamment parce que le nombre 12 est divisible par 1,2,3,4 et 6, tandis que le nombre 10 à la base du système décimal n’est divisible que par 1,2 et 5.) De leur science des nombres, nous avons hérité la mesure du temps : les 12h du jour/12h de la nuit, ainsi que les 12 mois de l’année, en référence sans doute aux douze lunaisons – parfois 13 – qui ont lieu durant une année civile. Ce nombre, que l’on retrouve dans les grandes religions monothéistes (les 12 apôtres, les 12 tribus d’Israël), dans les mythologies (les 12 travaux d’Hercule, les 12 dieux de l’Olympe) ou encore sur le drapeau européen (composé de 12 étoiles jaunes sur fond bleu),  ce nombre donc, est synonyme de complétude. En astrologie, les 12 signes du zodiaque forment également un ensemble complet. Ils sont les éléments d’un système clos dans lequel chaque signe, bien qu’ unique, est interdépendant et nécessaire aux autres. On considère parfois que les signes du zodiaque correspondent à 12 facettes du vivant, 12 expressions de l’Être engagé dans un processus de transformation, que l’on ne peut concevoir si ce n’est par la force du symbole. Pourtant, au premier coup d’œil, la cohérence de l’ensemble du zodiaque laisse perplexe. Sa logique interne ne s’ouvre pas à un regard superficiel, car la signification du zodiaque dépasse la simple addition de ses parties. On peut donc faire le rapprochement suivant avec le film  : Peu importe l’apparente disparité des vaisseaux (/des signes du zodiaque), il faut assimiler leurs 12 messages pour avoir une image complète de leur présence sur Terre (/de leur signification). Un seul fragment de l’information dissocié des autres ne délivrerait aucun message car sa signification essentielle dépend de la mise en perspective avec un ensemble plus vaste.

Les Heptapodes, les 7 planètes

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l est amusant de voir qu’après le nombre 12, c’est au nombre 7 que Denis Villeneuve fait un petit clin d’œil dans ce film. Les extra-terrestres ressemblent donc à des poulpes,  dressés sur leur 7 (hepta) pieds (podes), eux-même terminés par 7 doigts grâce auxquels ils projettent de l’encre pour communiquer leurs pensées. Ainsi, contrairement à la main humaine qui se termine par 5 doigts (reliés analogiquement aux 5 sens), les heptapodes s’appuient sur 7 « piliers ». A quoi peuvent bien correspondre ces 7 piliers symboliquement ? Les hypothèses ne manquent pas, tant le nombre 7 abonde dans notre culture (les 7 couleurs de l’arc-en-ciel, les 7 notes de musique, les 7 jours de la semaines, etc). Dans notre cas de figure, on peut penser aux  7 centres d’énergies du corps humain, plus connus sous le nom de chakras, qui centralisent et diffusent l’énergie vitale à l’ensemble du corps en la relayant aux centaines de chakras mineurs qui servent notamment à définir les points d’acupuncture. (3)  En astrologie, on fera le parallèle avec le rôle central des 7 planètes visibles à l’œil nu (Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Soleil et Lune inclus), planètes dites individuelles dans la mesure où les fonctions qu’elles représentent doivent être intégrées et harmonisées pour l’édification de l’individualité en accord avec son milieu.

 

Les 7 planètes de l’astrologie traditionnelle et leurs résonances possible avec le zodiaque et les chakras.

 

Se libérer du connu

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es vaisseaux spatiaux semblent léviter au-dessus de la Terre sans qu’aucune activité physique ne soit mesurable. La composition chimique des extra-terrestres est inconnue sur Terre. A l’intérieur du vaisseau, la perception du monde est sens dessus-dessous, ce qui nous place immédiatement devant une évidence : leur technologie est bien supérieure à la nôtre. Dans ces conditions, le milieu scientifique semble démuni, la technologie humaine dérisoire et la méthode d’approche un brin ridicule, à l’image du canari envoyé dans le vaisseau spatial comme on le faisant jadis dans les mines… Denis Villeneuve, nous dépeint là un milieu scientifique et militaire complètement dépassé par les évènements et pourtant très condescendant envers les extra-terrestres, puisqu’ils surnomment ces derniers « Abbott et Costello », en référence à deux comiques américains interprétant 2 nigauds dans une série télévisée du même nom. Certes, leur sketch le plus connu porte sur les quiproquos du langage, mais on peut aussi voir dans le choix de cette référence burlesque une forme de dénigrement du milieu scientifique envers des extra-terrestres à l’allure plus primitive (un genre de poulpes) mais au langage plus complexe (des logogrammes). Ce qui est tout à fait le rapport qu’entretient aujourd’hui le milieu scientiste avec l’astrologie, un langage qu’il est facile de dénigrer quand on l’examine avec les mauvais outils.

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otons déjà que la présence du brouillard (autour des vaisseaux, mais aussi à l’intérieur, dans lequel les extra-terrestres évoluent) est une image très suggestive : parce « qu’il retarde ou arrête les navires, les avions et les déplacements rapides des hommes, [le brouillard] fait naître une conscience plus lente, plus prudente. Symboliquement, le monde de la pensée claire et rationnelle cède le pas à la rêverie, à l’ambiguïté, à une forme de connaissance plus nuancée. »(1) La présence du brouillard indique donc que pour appréhender le monde des extra-terrestres (ou le monde de la pensée symbolique), communiquer avec eux et espérer bénéficier de leur savoir, il faut faire un effort d’immersion dans le domaine du rêve et de l’irrationnel qui, bien que déroutant, n’en est pas moins réel et source de richesses cognitives. La figure du Poulpe, pour archaïque qu’elle soit, suscite chez l’homme attraction et rejet viscéral. La rencontre avec « ce cerveau sur pattes » renvoie à notre ambivalence à l’égard des profondeurs du psychisme, insondable, mouvant, d’une grande vitalité et capable d’ordonnancer un chaos apparent.  La grande sensibilité du poulpe, son adhérence au réel, sa capacité de communication (changement de couleur en fonction de l’humeur) ou d’adaptation (camouflage, jet d’encre) indiquent que son intelligence s’appuie sur une perception subjective et intime du monde. Son absence de coquille est la consécration de sa grande intelligence, qui le prémunit des dangers bien plus sûrement que toutes les coquilles et toutes les combinaisons du monde. Très souple et très agile, le poulpe représente donc « une affinité particulière avec la fluidité et la dynamique du processus psychologique. […] Il symbolise la totalité en mouvement, activant l’imagination qui, à son tour, promet de nouvelles possibilités de conscience. »(2) L’alliance de ces figures symboliques indiquent donc que l’acceptation de la perte momentanée de repères du mental rationnel (brouillard) associée au déploiement d’une forme d’intelligence plus instinctive et plus inclusive (poulpe) permet l’ouverture de connexions insoupçonnées favorisant un élargissement de la conscience.

la langue sémasiographique, le langage astrologique

Un logogramme, support d’expression des    heptapodes

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e langage des extra-terrestres est vraiment la trouvaille du film. Ce langage ne s’écrit pas de manière linéaire comme le nôtre. Il ne se décrypte pas de manière analytique, segment par segment, mot par mot, comme le nôtre. S’il s’inscrit dans un cercle, il ne se lit dans aucun sens particulier.

Thème astral d’ Amy Adams

Ce langage, comme le langage astrologique, est sémasiographique : porteur de sens. Le sens du message émerge de l’agencement des différentes parties. C’est donc une langue qui nécessite une lecture synthétique, exactement à l’image d’un thème astral, circulaire, découpé en 12 secteurs (les maisons) et dont l’agencement des planètes en maisons et en signes dessine une individualité unique. La convergence des représentations est d’autant plus amusante que Denis Villeneuve ne semble rien connaître de l’astrologie…

 

De science et de sens

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l est également intéressant de relever que les 2 scientifiques qui vont décoder ce langage vont devoir associer leurs connaissances pour y parvenir : l’un est linguiste ( Louise, le personnage principal) et l’autre physicien (Ian, son futur ex mari). Là encore, la similitude avec la pratique de l’astrologie est frappante car cette dernière, tout en s’appuyant sur les données objectives de l’astronomie  n’a en réalité pas d’autre but que d’établir un pont, une communication avec les dieux du temps de l’Antiquité, avec le destin à la Renaissance ou encore avec la psyché aujourd’hui. Rappelons également que l’ étymologie du mot astrologie provient du grec αστρολογία, combinaison d’ astron (étoile) et logos (discours) : le « discours des astres »…

Capacité intuitive et perception du temps

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ais ce qui est véritablement remarquable avec les logogrammes, c’est que leur lecture modifie la perception du temps : ils développent les capacités intuitives et favorisent l’émergence de flashs intuitifs révélant l’avenir. Voici donc le fameux élargissement de conscience promis par la rencontre physique et psychique avec le monde des heptapodes. De la même manière, l’astrologie est communément assimilée à une technique divinatoire, qui permettrait de déchiffrer l’avenir à partir de la lecture du thème astral. C’est que quantités de méthodes se sont développées au fil du temps pour discerner les processus d’évolution à l’œuvre dans la vie d’une personne (les âges et cycles planétaires, les révolutions solaires, les progressions secondaires, etc). Pourtant, l’avenir entrevu par Louise dans Arrival ou dans les prédictions astrologiques est-il si sûr et immuable qu’il paraît ?

Libre arbitre et libre choix

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ar bien sûr, on y revient toujours : si l’avenir est inscrit quelque part et de toute éternité, de quel libre arbitre dispose l’individu ? Dans quelle mesure ses choix sont-ils libres ? Dans Arrival, Louise finit par recevoir des images de son futur. Ce futur n’est pas tout rose, mais Louise y adhère intégralement : elle fait les choix qui mèneront à sa réalisation. Curieusement, cette spécialiste du langage ne souffle pas un seul mot à son mari de ce qu’elle a entrevu, alors même que cela le concerne directement. On ne s’étonnera pas que son mari la quitte quand il finira par l’apprendre, un tel manque de confiance et de communication dans un couple n’augure en général rien de bon…
Et puis, comment ne pas voir dans l’attitude de Louise la fascination d’un esprit au balbutiement de son art, comme anesthésié par la tentation de la prophétie auto-réalisatrice ? Les Heptapodes, de leur côté, ont pourtant fait un choix différent : ils sont venus sur Terre car ils ont vu que l’humanité pouvait les sauver d’un grand danger à venir s’ils leur transmettaient leur savoir dès à présent. En clair, les Heptapodes ont vu plusieurs futurs : un dans lequel ils meurent, un dans lequel ils peuvent être sauver. Dans cette hypothèse, on pourrait dire qu’il existe plusieurs futurs à l’état de possibilités, qui s’actualisent en fonction des choix, conscients et inconscients, effectués dans le présent.

Une langue pour quel usage ?

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oute la question du film est là. Les Heptapodes viennent partager leur savoir pour que les humains puissent les aider en retour dans le futur. Ils organisent la distribution de leur savoir de manière à ce que les hommes soient obligés de coopérer pour s’en servir. En clair, en les incitant à s’unir et à se faire confiance, les Heptapodes fournissent aux hommes une opportunité historique de pérenniser la paix sur Terre tout en développant la solidarité inter-espèces. Mais cette opportunité est mal comprise, une ambiguïté sur la traduction d’un logogramme sème le doute (le cadeau des Heptapodes est-il un outil ou une arme ?) et l’agressivité naturelle des hommes reprend le dessus. Ainsi, paradoxalement, un cadeau innocent peut amener la discorde entre les hommes, ou plutôt la révéler. La mythologie grecque nous parlait déjà de ce risque, en nous racontant les ravages causés par la pomme de la discorde, un cadeau de la déesse Éris qui, en exacerbant les rivalités des dieux de l’Olympe, précipitera la guerre de Troie. Le désir de partage et d’équité, de vivre dans une société plus harmonieuse en compagnie d’êtres humains civilisés et courtois est le rêve fou du signe de la Balance. Fou, parce qu’il néglige la dimension plus animale, plus compétitive, plus individualiste de notre nature. Dans Arrival, la guerre est évitée de justesse grâce à l’intervention de Louise auprès du président chinois. Que lui dit-elle ? Elle adoucit son cœur en lui murmurant les derniers mots d’amour de sa femme décédée. Un autre crédo du signe de la Balance, pour qui le romantisme de l’amour conjugal fait des miracles. Finalement, on comprend que la langue des Heptapodes est un outil à double tranchant, surtout à l’échelle du collectif où la rivalité est de mise, qui renvoie chacun face à lui-même et à sa relation aux autres : son ouverture d’esprit, sa tolérance, son avidité, son agressivité, sa méfiance. Un outil et une arme, en fonction des mains qui s’en saisissent.
Quoiqu’il en soit, pour s’en saisir encore faut-il s’en approcher. A la question pourquoi ce vaisseau reste-t-il suspendu, sans toucher terre ? , Denis Villeneuve avait répondu :
« J’aimais bien l’idée qu’il ait parcouru des années-lumière et qu’il s’arrête trente mètres au-dessus du sol… C’est aux humains de faire un petit effort pour l’atteindre ! »
Exactement comme pour l’astrologie 😉

(1) ARAS, Le livre des symboles, Réflexions sur des images archétypales, Taschen, 2011, p. 76
(2) Ibid, p. 208
(3) Ibid, p. 780

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